Les nouvelles démocraties numériques

Un an, presque, de confinement meublé par des heures infinies assises devant des écrans Zoom ou Teams pour le travail, les conférences et les rassemblements virtuels, pour respecter les consignes de santé publique. Cette conformité impose que mes voyages se passent uniquement dans mon imaginaire à travers la lecture. Le mois dernier, ma lecture a compris Vermeer’s Hat: The Seventeenth Century and The Dawn of the Global World par Timothy Brook, Ten Lessons for a Post-Pandemic World par Fareed Zakaria, Hillbilly Elegy de J.D. Vance, Henry IV de Shakespeare, et How Government Really Works: A field guide to bureaucracies in Canada by Jane Allt and Angela Poirier. Cette mixité de thématiques reflète une habitude de vie de lire plusieurs livres à la fois pour satisfaire un esprit peu tranquille.

La trame édito qui rassemble mes choix de livres est une soif à mieux comprendre la condition humaine, la société dans laquelle nous vivons et comment améliorer nos sorts. Pour des siècles, la littérature reflétait qui nous étions et servait comme tutrice par excellence de nos mœurs et valeurs. La presse pour l’impression typographique a permis l’ouverture des esprits et la croissance des aspirations des populations opprimées à travers l’Europe. La presse fut la clé de voute pour un parcours plus démocratique et de nouveaux systèmes de politiques et de gouvernance. Depuis une trentaine d’années, la primordialité de la presse imprimée a cédé place à la communication numérique de façon décisive. Comme la presse ancienne, cette dernière a bouleversé l’accès populaire à l’information — ainsi qu’à sa déformation.

Comme les ciriers d’antan et les chasseurs de baleines protestant la venue des lampes d’huile et des ampoules électriques ensuite, ceux et celles d’entre nous qui témoignent cette révolution numérique se posent naturellement les questions suivantes : est-ce vraiment mieux? Est-ce que ce changement est neutre? Et qui le décidera?

L’univers numérique ainsi que les nombreuses applis telles WhatsApp, Tik Tok et Clubhouse, permettent une nouvelle forme de dissémination d’informations et de transfert de valeurs. Clubhouse en particulier a suscité beaucoup de réflexions, car je trouve ce phénomène de milliers d’heures incessantes de dialogue contourne de façon limpide ce nouveau «mind set» numérique.

Drôlement, le phénomène est aussi un retour historique vers ces époques où la communication de masse était presque purement orale et l’écriture se faisait bien plus rare. On peut penser à Shakespeare, au Speakers Corner dans le coin nord-est de Hyde Park à Londres, aux orateurs populaires se tenant debout sur les boites à savon avant la Deuxième Guerre mondiale.

En tant que scientifique politique et communicatrice, je suis fascinée par le langage et le vocabulaire employé par les participant∙e∙s de ces nouvelles plateformes comme «skill bomb» ou «mind hack» et les autres expressions hautes en couleur qui s’adressent à un état de conscience destiné à influencer. C’est de la neuroscience sur les médias sociaux s’adressant à une génération entièrement nouvelle de «digizens», des individus beaucoup plus sensibles à leurs propres existences et expressions individuelles sur les réseaux sociaux que sur leurs rôles en tant que citoyen∙ne∙s d’une démocratie.

Parler de citoyenneté d’une démocratie devient désuet par le temps qui court. Ça rappelle aux gens de vieilles images de philosophes grecques se haranguant entre les colonnes d’ancien Athènes. Même Chomsky, ayant décrit une forme de propagande de façon polémique dans La Fabrication du consentement, n’était pas préparé pour un monde où Facebook pourrait menacer la démocratie américaine elle-même.

Aujourd’hui, à n’importe quel moment, vous pouvez vous submerger dans une conversation animée par des illustres et assistées par milliers, le tout en temps réel — et sans enregistrement! Soit tu es dans la pièce virtuelle où se déroule la conversation, ou tu ne l’es pas. Le FOMO est bien réel!

Une grande partie du contenu sur Clubhouse est orienté vers les personnalités et les individus. Ces gens partagent leurs expériences et pensées sur toutes sortes de thématiques, se penchant sur le bien-être et donnant même des conseils sur l’entrepreneuriat. Somme toute, ça peut être très utile!

Peut-être cette prolifération de nouvelles plateformes sur les réseaux sociaux, avec des milliers et même des millions de participant∙e∙s s’exprimant simultanément, apportera une meilleure compréhension du monde dans laquelle nous vivons. Cependant, je ne peux pas m’empêcher de m’interroger si, à travers toutes ces plateformes, les gens trouvent bien les informations nécessaires pour une participation citoyenne en santé. À la fin, à qui appartient cette responsabilité de transmettre ce curriculum pour le bien-être du grand public?


PS: Avant de vous quitter, je voulais partager rapidement avec vous tous un court enregistrement de ma participation à l’évènement Lumière sur la diversité et l’inclusion animé par l’AIEQ.

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